Vu du Royaume Uni : L’étrange passion française pour les sigles

Extrait d’un article original paru dans “The Economist” de Londres et traduit par “Le courrier international”. Publié le

(…) L’administration française est en émoi, absorbée par les préparatifs de la PFUE que le MEAE et le SGAE organisent pour le PR de 2022. Rien compris ? Ayez donc une pensée pour les malheureux étrangers qui doivent quotidiennement naviguer dans cet océan français de sigles. Tous les pays y ont recours, mais la France les affectionne tout particulièrement.

La PFUE fait référence à la présidence française de l’Union européenne, qui commencera en janvier 2022 (et est en réalité la présidence du Conseil de l’Union européenne). Mais qu’importe. L’abréviation est déjà partout et, comme indiqué en introduction, les responsables du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) et ceux du secrétariat général des Affaires européennes (SGAE), rattachés au bureau du Premier ministre, sont occupés à préparer l’événement pour le président de la République (PR).

D’où vient cette frénésie ?

Cette passion française pour les sigles est tellement omniprésente que les autochtones ne les remarquent presque plus. Certes, le Royaume-Uni a son NHS (National Health Service, soit l’équivalent de la Sécurité sociale), et les États-Unis ont la Nasa. Mais, en France, ces raccourcis sont absolument partout : dans les transports (le TGV, le RER, la SNCF), en politique (le PS, EELV, LREM, LFI, le RN – l’ex FN – et LR), chez les syndicats (la CGT, la CFDT), au travail (le Smic, le CDD, le CDI, le CSE, les RTT), pour la police (la BRI, le Raid) et jusque sur sa feuille d’impôts (la CSG, l’Urssaf, l’IFI). Le principe semble simple : pourquoi utiliser un mot comme “budget” quand on peut dire PLF, ou projet de loi de finances ?

Mais d’où vient cette frénésie ? Certains la font remonter à la création de l’État moderne à la fin du XIXe siècle et à l’apparition de mouvements, comme les syndicats (CGT), ou de partis politiques, tels que la SFIO, ancêtre du PS, dont les noms à rallonge nécessitaient une forme de simplification. On peut également y voir le résultat d’une tendance naturelle de l’État vers la complexification bureaucratique : un acronyme est plus souvent source de confusion que de simplification. C’est ainsi que la Société nationale des chemins de fer est devenue la mystérieuse SNCF.

Ce goût pour de telles abominations chez les locuteurs d’une langue aussi élégante que le français ne passe pas inaperçu. L’Académie française, dont la parole fait loi sur ces sujets, précise qu’en matière de sigles et acronymes, “la modération est une bonne chose et l’abus dangereux”. Étonnamment, il existe au moins un domaine où les formules foisonnantes ne se font pas raccourcir : la nourriture. Le confit de canard n’est pas un CDC et la blanquette de veau n’a pas été rebaptisée BDV. La vie administrative et institutionnelle est, semble-t-il, une chose que l’on tolère à condition qu’elle soit raccourcie. Mais, pour la gastronomie, on a tout son temps.